M. Bonierbale (MD)a, J. Waynberg (MD, PhD)b

70 ans sexologie française

 

Version longue. Sexologies 16 (2007) 238–258

a Servie du Professeur-Lancon, CHU Sainte-Marguerite, 13274 Marseille cedex 09, France

b 57, rue Charlot, 75003 Paris, France
Reproduced here with permission of the copyright holders.

 

Résumé

L’avant-scène

Le credo des pourfendeurs de la loi de 1920

L’héritage germanique

Sexologues français de l'après-guerre jusqu’en 1968

Objet et limites du mouvement associatif

L’entrée en scène des cousins d’Amérique

Envol du corporatisme professionnel

Unité d’action dans la diversité des associations

Émergence des enseignements universitaires

1995 année charnière

Passage de témoin des formations privées à l’université

Professionnalisation de la sexologie médicale

Coordination des enseignements universitaires

Évolution contemporaine

Conclusion

Remerciements

Références

Pour en savoir plus

 

 

 Résumé

 

L’avènement en France d’un courant de pensée favorable à une approche laïque et dépénalisée des conduites sexuelles est d’apparition tardive, et longtemps limité à des initiatives dispersées et confidentielles. À l’inverse, les pays de culture germanique sont dès la fin du XIXe siècle les authentiques fondateurs d’une scientia sexualis, qui sera « décapitée » de façon dramatique en 1933. La France l’ignore à l’époque, n’acquiert aucun enseignement et s’enlise depuis 1920 dans des joutes intellectuelles opposant les néomalthusiens aux ligues familiales. Ce n’est qu’à partir des années 1930 que débutent des actions concertées en faveur d’une vision rénovatrice et éducative de la sexualité, mais leurs promoteurs sont encore murés dans un carcan législatif répressif et un intérêt mitigé de l’opinion publique. Dans l’immédiat après-guerre et jusqu’en 1968, quelques auteurs adossent encore leur vocation de pédagogue à d’éphémères corporations, mais c’est en 1974 qu’éclot un réel mouvement associatif, nourri des apports indispensables nord-américains et favorisé par les succès législatifs en matière de libre accès à la contraception et au droit à l’avortement. Une vingtaine d’années est nécessaire pour qu’une vision consensuelle des pratiques, des enseignements et de la recherche, aboutisse à sensibiliser les institutions de tutelle. C’est à partir de 1995 que l’implication de l’université par les instances ordinales françaises (Ordre national des médecins) ouvre un deuxième chapitre de l’histoire de la sexologie française, celui de l’unité d’action certes, mais celui surtout de l’homologation professionnelle. C’est face à ce défi institutionnel et confronté à la mondialisation de nouveaux concepts de santé publique que la sexologie française prépare l’avenir de sa cinquième génération de praticiens. Deux associations ont joué un rôle majeur dans l’histoire contemporaine de la sexologie française : la SFSC (Société française de sexologie clinique) et l’AIHUS (Association interhospitalo-universitaire de sexologie).

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L’avant-scène

 

Le credo des pourfendeurs de la loi de 1920

 

L’histoire de la sexologie française du XXe siècle s’adosse à une butée infranchissable injustement sous-estimée : la Grande guerre de 1914–1918 et ses conséquences démographiques. Catastrophe humanitaire, le conflit est aussi un séisme effroyable du point de vue des libertés individuelles et de la plus vénérable d’entre elles, celle du choix de vie privée. Au lendemain de la guerre, 10 % de la population masculine en âge de procréer fait défaut à la reconstruction d’une nuptialité sinistrée, mais les épidémies de fièvre typhoïde de 1915 et de grippe espagnole de 1918 font bondir la mortalité infantile (décès avant le premier anniversaire) au taux record de 147/1000 naissances, contre de 3,6/1000 en 2005 ! La natalité s’effondre. Pour des motifs qui sont incomplètement étudiés, le « baby-boom » escompté est un feu de paille. Les gouvernements de l’après-guerre, de Raymond Poincaré puis de Paul Deschanel dès janvier 1920, soufflent le chaud sur des mesures incitatrices à la constitution de familles nombreuses. C’est insuffisant. La dépopulation met aussi en exergue le péril vénérien et surtout l’avortement, qui est évalué entre 100 et 400 000 par an, contre 60 000 en 1913. Le 31 juillet 1920, une loi inspirée par le cercle populationniste de Jacques Bertillon, entame le second volet de cette « grande cause nationale », celui de la répression. Chacun sait que de longs et pénibles affrontements n’aboutiront à son abrogation que le 17 janvier 1975.

Or, l’empreinte de cette tutelle idéologique sur le vécu intime de chacun prend en otage toute forme d’éveil érotique individuel et assujetti les professionnels à un devoir de réserve qui stérilise leur action sur le double plan de la thérapie et de l’éducation. Dix ans plus tard, la crise de 1929 et l’instabilité des cabinets ministériels de la IIIe République ne favorisent pas une approche consensuelle de la «question sexuelle». Politiquement incorrecte, si elle n’est pas motivée par le désir d’enfant, la sexualité subit encore en 1939 un renforcement de son encadrement législatif par la promulgation du code de la famille du gouvernement Daladier. La politique prime sur les sciences humaines, et ce, d’autant plus aisément, que la médecine et l’église se font complices du pouvoir. Finalement, les traces écrites que nous conservons de cette période de convalescence de la société française sont clairsemées, eu égard au foisonnement de textes consacrés au péril vénérien, aux théories néomalthusiennes, à la psychanalyse… et aux éditions de vulgarisation licencieuse. Les « protosexologues » sont nombreux néanmoins, d’horizons divers, mais ils agissent en ordre dispersé et sans faire école. Citons pour mémoire quelques noms remarquables qui ponctuent un siècle de prémices: Jean-Alexis Belliol (De l'impuissance ou perte de la virilité, 1830), M. Lallemand (Des pertes séminales involontaires, 1836), P. Garnier (Onanisme, 1888), L. Tillier (L’instinct sexuel chez l'homme et chez les animaux, 1889), Paul Bourget (Physiologie de l'amour moderne, 1891), Henry C. Reymond (Physiologie et évolution de l'amour sexuel, 1903), Jules Bois (Le couple futur, 1912), Jean Finot (Préjugé et problème des sexes, 1913), Paul Escande (Le problème de la chasteté masculine, 1913), Henry-Pierre Vachet (L’inquiétude sexuelle, 1927), Angelo Hesnard (Psychologie homosexuelle, 1929), Stanislas Higier (Les fonctions sexuelles mâles, 1932), André Binet (La vie sexuelle de la femme, 1932), RenéGuyon (Études d’éthique sexuelle, 1933), L. Strominger (Psychophysiologie sexuelle, 1937)…

Du point de vue littéraire et clinique, la France s’affiche dès l’après-guerre comme «la fille aînée de la psychanalyse » avec enthousiasme : traduction des Trois essais sur la théorie de la sexualité en 1923 ; 30 septembre 1925 coup de foudre de Marie Bonaparte qui rencontre Freud, et fonde en 1927 la Société psychanalytique de Paris avec René Laforgue, Angelo Hesnard, René Allendy, Eugénie Sokolnicka, Rudolf Lowenstein, Édouard Pichon qui crée une commission d’harmonisation des traductions de Freud… minoritaires, les sexologues ne jouissent que d’une audience confidentielle. C’est le second motif de « miniaturisation » des racines historiques de la sexologie française. Vaille que vaille émerge dans les années 1930 une vision « hygiéniste », éducative, eugéniste des questions sexuelles, courant de pensée qui trouve sa première expression dans la fondation par le psychiatre réformateur Édouard Toulouse (1865-1947) en juillet 1931 de l’Association d’études sexologiques. Le secrétaire en est le gynécologue Jean Dalsace (1893-1970). Première société savante à s’engager dans l’analyse critique des tensions sociales de son temps, l’AES a néanmoins souffert de l’ambiguïté de son double parrainage idéologique. Toulouse d’un côté, fidèle à la vision eugéniste de sa mission — qu’il a déjà affichée en créant le 15 janvier 1921 la Ligue française de prophylaxie et d’hygiène mentale — voit dans l’approche scientifique de la sexualité un outil de « contrôle de qualité » des naissances ; Dalsace, obstétricien éclairé, psychanalysé par Lowenstein, diffuse les concepts néomalthusiens qui abhorrent la loi de 1920 et crée en 1935 à Suresnes la première consultation française de « contrôle des naissances » (alter ego du Birth Control britannique) qui lui valut d’être immédiatement discrédité par l’académie. Prodrome vulnérable d’un mouvement irrépressible de la société civile vers une émancipation de la sexualité, qu’une décennie d’obscurantisme tragique va reléguer aux oubliettes de l’histoire.

 

L’héritage germanique

 

La « sexologie française » de l’entre-deux-guerres oscille donc entre les enseignements de la psychanalyse et des enjeux démographiques, sans tirer parti de l’essor rapide et performant des pionniers d’outre-Rhin. En effet, depuis déjà une trentaine d’années prospère et essaime en Europe orientale, une scientia sexualis germanique adossée à l’idéologie marxiste et à l’utopie humaniste d’inspiration juive. L’opposition politique va étayer une extraordinaire volonté de savoir dès les années 1880. L’occident non francophone de l’époque est… impérial, c’est-à-dire globalement « victorien », misogyne, homophobe, rétrograde. Est-ce à dire que la IIIe République veillait en France à sauve-garder la libre expression des sexualités ? Les luttes pour la laïcité ont sans doute renforcé l’esprit d’ouverture libérale, même s’il est minoritaire. En Allemagne en revanche le combat pour le respect des droits à la différence est urgent et téméraire. Le droit prussien est manifestement liberticide. Son fameux article 175 qui proscrit les homosexuels, sert de mobile à l’organisation d’un mouvement de contestation coordonné par des médecins politiquement engagés. En France, ce n’est que le 6 août 1942 qu’une loi signée du maréchal Philippe Pétain crée le « délit d’homosexualité » commis avec un mineur de 21 ans. L’ordonnance du 8 février 1945 la reprend à son compte le concept de « protection de la jeunesse hétérosexuelle » mais surtout, l’ordonnance du 25 novembre 1960 double les peines concernant l’outrage public à la pudeur de caractère homosexuel… Bref, à l’orée du XXe siècle ce n’est pas sur le terrain de la sexualité que le contrat social à la française accuse des faiblesses, mais sur la maltraitance ouvrière et l’antisémitisme : pas de quoi s’infliger un motif supplémentaire d’agitation sociale en s’intéressant au comportement sexuel…

En Allemagne, le savoir sur le sexe n’est pas synonyme de simple « conseil conjugal » médicalisé, mais de contribution éclairée aux débats politiques. La Sexualwissenschaft qu’Ivan Bloch (1872-1922) formalise dans son ouvrage princeps de 1906 (Das Sexualleben unserer Zeit) inscrit cette nouvelle science de l’Homme sexué dans une optique de lutte de classes. Ce sont des auteurs tels que Albert Moll (1862-1939) et Magnus Hirschfeld (1868-1935) qui «gauchisent» la sexologie afin d’oeuvrer à la reconnaissance de l’universalité des Droits de l’Homme en matière de sexualité. Leurs moyens d’action sont conséquents. Hirschfeld crée en 1897 une «ligue internationale de réforme sexuelle», la première revue de sexologie en 1908 Zeitschrift für Sexualwissenschaft, et fonde son institut de sexologie en 1919 à Berlin. Cette date est mémorable puisqu’elle atteste de la relance des activités du comité dès l’Armistice, en dépit des graves difficultés que doit surmonter la République de Weimar. Malgré ses deux millions de morts au feu, une brèche démographique aussi calamiteuse qu’en France, la crise financière de 1923… le mouvement sexologique n’est pas ralenti, son patrimoine littéraire atteint des niveaux qui ne sont même pas égalés de nos jours. Albert Moll organise le premier Congrès international de sexologie au Reichstag en 1926 ; un deuxième à Londres en 1930… L’historiographie de cette période d’émulation intellectuelle et d’intense créativité est malheureusement décapitée à son apogée par le pouvoir nazi le 6 mai 1933. La nuit brune tombe sur la sexologie, dispersant en exil ses champions, Hirschfeld en France, Max Marcuse, Ernst Klimowsky et Felix Theilhaber en Palestine, Hans Lehfeld et Ernst Gräfenberg aux États-Unis, Arthur Kronfeld en URSS. Albert Moll, resté à Berlin meurt en 39 dans le convoi qui le conduit dans un camp d’extermination.

 

Sexologues français de l'après-guerre jusqu’en 1968

 

Face à cette immense production de travaux de recherches et d’innovations thérapeutiques les balbutiements de la sexologie française sont insignifiants. Face à la ruine de toute une génération et la perte irréparable de tant de savoir, l’émergence d’une ère nouvelle après 1945 est dérisoire. Les rappels qui précèdent ne visent pas seulement à énoncer des repères historiques méconnus, mais à montrer aussi comment la sexologie naît toujours au confluent de trois courants idéologiques: un besoin de savoir, une volonté de guérir, un engagement politique. Les deux premiers desseins sont les constituants premiers des sciences médicales. Nous verrons plus loin comment la seule ambition de soigner, qui caractérise aujourd’hui l’arrière-boutique de la mondialisation de la médecine sexuelle, n’est pas sexologique. La sexologie s’implique dans le débat social ou n’est pas. Une étude épistémologique plus fine est nécessaire pour comprendre la genèse d’une discipline aussi séditieuse, mais le concept récent d’exception culturelle prend tout son sens au sujet des controverses politiques qui ont cours en France à la Libération. L’opinion publique n’est pas (encore) mobilisée par la question de la ségrégation des minorités sexuelles ni par l’emprise du législateur sur les libertés individuelles — qu’illustre la fameuse loi du 13 avril 1946, dite « loi Marthe Richard » qui impose la fermeture des maisons closes —, ni par la brutalité de la censure littéraire… mais par le thème du contrôle de la natalité. De nouveau, la contestation de la loi de 1920, alourdie par le régime de Vichy, fait l’unanimité dans les milieux progressistes. Ce monologue va agir durant 30 ans comme une basse continue dans la cacophonie des premiers temps de la sexologie française. Ces liens de parenté avec la gynécologie sont caractéristiques de l’arbre généalogique de la première période, qui couvre une dizaine d’années d’activisme militant.

En 1956, dans le sillage de Simone de Beauvoir, une génération d’intellectuelles (Évelyne Sullerot, Clara Malraux, Catherine Valabrègue, Cécile Goldet, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé) crée La Maternité Heureuse, association qui axe toutes ses luttes sur le droit des femmes à décider de leur fertilité et qui deviendra en 1960 le Mouvement français pour le planning familial (MFPF). Cette initiative frondeuse marque un tournant dans les rapports entre la « société civile » et la raison d’État, que les bouleversements de 1968 vont radicaliser. Gynécologue enthousiaste, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) en est la figure de proue. Liée par son époux aux milieux progressistes américains, elle s’inspire de ses séjours à New York auprès de Helena Wright, présidente de la Société internationale de planning familial, pour en imaginer une réplique en France. Le libre accès à la contraception et à l’avortement apparaît comme un dédommagement incontournable de l’implication des femmes dans la guerre… Dès lors une étape est franchie qui va enfin contraindre le législateur et le corps médical à s’impliquer, mais avec les résistances que l’on sait. Avant-garde de la sexologie, l’information sexuelle est une pièce maîtresse de tous ces élans réformistes et de leur charte éthique. Dans un ouvrage publié dix ans plus tard en 1966 La contraception au service de l’amour (1966), Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé décrit les liens qui unissent sécurité contraceptive et qualité de vie sexuelle en posant le principe d’une libéralisation indispensable de l’éducation des jeunes.

Injustement reléguée à des dispositifs médiatiques de second ordre, l’information dédiée au grand public ne relève-t-elle pas de la compétence du sexologue? Sans pédagogie l’art de soigner est sans éclat, sans efficacité durable. À cet égard, le Dr Georges Valensin (1902-1987) est le précurseur de la version disons, « populaire » de la sexologie de l’après-guerre. Né à Alger, c’est en Algérie et au Maroc qu’entre 1927 et 1934 via les centres antivénériens qui l’emploient, le jeune interne, le soldat puis le praticien, est confronté aux séquelles dramatiques de la prostitution, des MST, de la violence raciste, de l’avortement. En 1934, il s’installe à Paris en tant que généraliste. Réputé à l’écoute des femmes et militant contre les ravages des « faiseuses d’anges » il prône au grand jour une médicalisation responsable de l’avortement. Attaché à l’hôpital Saint-Louis à Paris après la démobilisation de 1940, il est en privé un praticien au renom marginal à cause de tels engagements. Les démêlées avec la justice s’enveniment: inculpé d’avortement en 1942 il est condamné et incarcéré 27 mois à la prison de Caen. Il racontera bien plus tard dans « Je suis un avorteur! » (1974) qu’en 1945, ruiné, spolié, mis à l’index de la communauté médicale, se nommant en réalité Lévi Valensin, cet emprisonnement l’avait sauvé des rafles, de l’étoile jaune, de la déportation… Ami intime de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, il l’encourage dans un combat qui lui aura valu à lui-même tant d’opprobre. En mai 1971, 252 médecins défient leur hiérarchie dans les colonnes du Nouvel Observateur: savent-ils que 30 ans plus tôt pour défendre une même volonté de progrès social, l’un des leurs, Georges Valensin, était incarcéré ?

Réinstallé à Paris dès la Libération mais toujours sous contrôle judiciaire, il accueille de nouveau une clientèle «vénérienne» mais se consacre surtout à l’écoute des innombrables déficiences sexuelles qui lui sont confiées. Elles émanent de prisonniers de retour dans leur foyer, de femmes ou de couples que les carences alimentaires, l’éloignement, la souffrance morale et physique ont profondément blessés. En les prenant en charge Valensin fait donc oeuvre de précurseur d’une sexologie qui sera qualifiée

bien plus tard « sexologie de pratique quotidienne », voire d’andrologie et de gynécologie psychosomatiques.

Mais au terme d’une longue procédure, finalement débouté en juillet 1950 de sa requête de réhabilitation, il abandonne l’exercice de la médecine pour se consacrer à l’érudition et l’écriture. Vulgarisateur de talent, sa production journalistique est considérable, elle concerne les titres les plus populaires de la presse de l’époque, de France dimanche à Lectures pour Tous, Votre Santé, Le Crapouillot, Constellation, Noir et Blanc… Écrivain infiniment cultivé, il publie 16 ouvrages entre 1957 et 1986, dont un Dictionnaire de la sexualité (1967) et un livre au titre visionnaire : La santé sexuelle (1964). Jacques Waynberg qui en est le légataire possède deux manuscrits inédits, l’un consacré à ses mémoires et l’autre à la sexualité de l’homme très âgé. Organisateur consciencieux, il participe à la création de la Société française de sexologie comparée dont il sera le secrétaire général de 1960 à 1969.

À la veille de la date butoir de mai 1968, le tableau général qui peut être brossé des prémices de la sexologie française contemporaine est composé de trois ensembles: une nébuleuse d’érudits motivés mais dispersés — à l’exemple de Hélène Michel-Wolfromm (1914-1969) et Suzanne Képès (1918-2005), deux figures emblématiques de l’époque — des associations d’obédience confessionnelle et enfin, les organisations politiquement engagées qui viennent de fédérer les divers lieux d’exercice de planification familiale et les premiers dispositifs d’éducation sexuelle en milieu scolaire.

Suzanne Képès, gynécologue et psychothérapeute, vice-présidente du Mouvement français pour le planning familial (MFPF) appartenait à cette génération de femmes qui, dans les années 1950, s’est battue pour l’éducation sexuelle et le libre accès à la contraception. Son travail, sa pratique et ses engagements ont fortement marqué le mouvement féministe et social en France.

Hélène Michel-Wolfromm (chef de clinique de gynécologie à l’hôpital Broca à Paris, service du Professeur-Mocquot) a été la pionnière en France en matière de « sexologie », qu’elle pratiquait et diffusait dans de nombreuses publications de Gynécologie psychosomatique, terminologie plus conforme au contexte médical de l’époque. Elle a assuré une consultation dès 1951, notamment en binôme avec René Held, psychanalyste qui l’a beaucoup soutenue et a publié avec elle. Connue et reconnue, elle a influencé toute une génération de gynécologues et beaucoup de ceux qui plus tard vont structurer la sexologie universitaire. En 1962, Hélène Michel-Wolfromm crée le premier cours officiel de gynécologie psychosomatique sous la responsabilité du Pr Funck-Brentano et l’appui de la clinique de psychiatrie du Pr Jean Delay. Son ouvrage Gynécologie psychosomatique Michel-Wolfromm (1963) reflète l’expérience de sa consultation spécialisée et a un important retentissement. Robert Porto, alors gynécologue et futur psychiatrie, conquis par cet exemple, ouvre en 1966 avec Roger Géraud une consultation similaire de gynécologie psychosomatique et sexologie dans le service du Pr. Serment, à l’hôpital de La Conception à Marseille.

René Held, 1968, partenaire scientifique et complice d’Hélène Michel Wolfromm, publie De la psychanalyse à la médecine psychosomatique et en 1970, Hélène Michel Wolfromm (1970): Cette chose-là qui aborde de manière très pédagogique la prise en charge des difficultés sexuelles à travers de nombreux cas cliniques.

Voilà pour les personnalités de premier plan, en ce qui concerne l’approche communautaire des questions de sexualité et de l’accueil des patients en consultation, la Société française de sexologie comparée aurait pu jouer le rôle d’institution privée de formation et de recherche, mais cette ambition était manifestement prématurée, par manque de caution institutionnelle et de leader charismatique. Dans une lettre datée du 31 octobre 1966, son président le Pr Roger Andrieu, malade et épuisé, prie Georges Valensin d’envisager de lui succéder. Il y a urgence puisque la société est en pleine préparation de leur Symposium annuel de sexologie comparée prévu en décembre… Valensin sera élu président le 8 décembre 1973 d’une société à bout de souffle, qui ne renaîtra pas de son lent épuisement.

Dernier volet et non des moindres de cette trilogie : les mouvements laïcs d’éducation populaire. Ils vont drainer une demande d’écoute et d’information sexuelle de plus en plus médiatisée, véritable moteur d’une offre ultérieure de prise en charge médicalisée qui, sans elle, n’aurait pas vu le jour dans des conditions aussi spectaculaires. Le planning en est l’icône jusqu’en juin 1973, date où la fédération se mue en faction de lutte féministe et exclut les médecins de sa direction. Dès octobre les « dissidents » créent l’Institut d’information et de recherches sur la sexualité (IFRES) pour « entreprendre une étude globale des problèmes liés à la sexualité». Présidé par Maître Anne-Marie Dourlen-Rollier, le nouvel institut se donne des objectifs particulièrement ambitieux : formation d’un pool d’enseignants qualifiés, organisation de congrès annuels, création de la revue Contraception, fertilité, sexualité, encadrement de centres de planification familiale en milieu hospitalier… Parallèlement, d’autres initiatives sont prises par les différentes églises, à l’exemple des centres catholiques de préparation au mariage. Toute cette mouvance conflue vers un même concept, celui du conseil conjugal, à l’avant-garde finalement de la sexologie d’inspiration humaniste de la décennie suivante : l’Association française des centres de conseil conjugal (AFCCC) est créée en 1961, le Centre de liaison des équipes de recherche (CLER) lié à l’église catholique en 1962, et la Fédération couple et famille en 1966.

 

Objet et limites du mouvement associatif

 

L’entrée en scène des cousins d’Amérique

 

À la fin des années 1960, la sexologie anglo-saxonne est en plein essor et des auteurs comme Robert Latou Dickinson (1861-1950), Alfred Charles Kinsey (1894-1956), Mary S. Calderone (1904-1998), John Money (1921-2006), étayent sa dimension scientifique et progressiste. Avril 1966 est la date devenue mythique de la publication de Human Sexual Response de William H. Masters et Virginia E. Johnson. Cette somme d’observations in vivo des réponses physiologiques à l’excitation érogène, complétée quatre ans plus tard du traité de sexothérapie Human Sexual Inadequacy (1970), assoit la primauté des thérapies du comportement sur l’analyse freudienne de l’inconscient. Héritier de Dickinson et Kinsey, Masters (1915-2001) accède à une notoriété mondiale.  En France, son succès est considérable,

comparé à l’accueil discret qui avait salué en 1958 la traduction des deux « rapports Kinsey » en collaboration avec Wardell Pomeroy et Clyde Martin : Sexual Behavior in the Human Male publié en 1948, et en 1953 Sexual Behavior in the Human Female.

La part « maudite » de cet héritage ne peut pas être sous-estimée, elle va imprimer son style à l’échelle mondiale: méfiance, défense passive de l’université, absence de caution politique — surtout dès 1981 avec Ronald Wilson Reagan et le retour des conservateurs au pouvoir — hostilité des églises. La seule riposte n’a eu d’autre alternative que le recours aux dispositifs non officiel des « confréries » aux patronages aléatoires : ce quasi-monopole du milieu associatif à la gouvernance de la sexologie mondiale perdure encore de nos jours.

En France par conséquent, il est aisé de comprendre pourquoi l’enseignement de la sexologie et la pratique clinique procèdent à l’origine du rôle essentiel des associations professionnelles, l’université boudant une matière qui ne paraît pas « sérieuse » et qui aux dires d’un membre du Conseil national de l’ordre des médecins: « est à la médecine ce que la gastronomie est à la digestion »… Quelques universitaires convaincus, n’osant pas prendre une responsabilité ouverte de l’enseignement de la sexologie, le délèguent avec circonspection à des pionniers issus le plus souvent de la médecine libérale. Ces « élus », à qui l’envergure de la « révolution mastérienne » a déjà apporté des éléments de réponses aux questions de pratique quotidienne — empêtrée dans le dualisme oiseux entre organicité et psychogenèse des dysfonctions sexuelles — se trouvent donc propulsés directeurs d’enseignement de diplômes de troisième cycle universitaire sans véritable expérience et surtout sans statut. Adossée comme partout ailleurs dans le monde, à la demande de l’OMS dans les années 1974 et 1975 de promulguer l’enseignement du concept de santé sexuelle, la pédagogie à la française de la sexologie est souvent critiquée pour être plus une culture du discours qu’une science de l’action thérapeutique et de la recherche. Comme le rappelle Ludwig Fineltain, un des pionniers des années 1970-1980, le label made in France a pour mots clés : conflits dogmatiques, encyclopédisme et métasexologie…

Sur le terrain et dans la dynamique qui a suivi l’enthousiasme du mouvement de mai 1968 et du mouvement de libération de la femme, la demande d’une sexualité plus épanouie est exprimée plus directement en consultation de gynécologie et de planification familiale. L’accès libéré à une contraception efficace et l’interruption de grossesse volontaire permettent de mieux distinguer le choix d’une procréation désirée et la recherche du plaisir sexuel. Un département pilote de consultations de sexologie est créé à Paris en 1972 dans le cadre du centre d’orthogénie de la Mutuelle nationale des étudiants de France avec André Durandeau, Pierre Benghozi, Marie Herman, Bridget Lacroix et Marie Gonzague Morin. Ils proposent le courant dit anti-sexologie qui, en écho au courant de l’antipsychiatrie de l’époque, se veut très ouvert à la dimension affective, psychique, relationnelle et socioculturelle du symptôme sexuel. L’accent va être mis sur les consultations de groupes et de couples, afin de ne pas stigmatiser une réponse trop médicalisée et l’illusion d’un savoir-pouvoir médical dans le champ de la sexualité.

 

Envol du corporatisme professionnel

 

C’est le 17 mai 1974 qu’est fondée la Société française de sexologie clinique (SFSC, http://www.sfscsexo.com), sous la double influence de la libéralisation des prohibitions légales au lendemain de 1968, et de la popularité des nouvelles thérapies issues des courants de pensée de la psychologie humaniste nord-américaine.

Le livre de Masters et Johnson « Les réactions sexuelles » (Fig. 1) qui sort en France en 1968 préfacé par Hélène Michel-Wolfromm, crée une vocation chez de nombreux psychiatres en butte à l’absence de réponse que permet la discipline à la souffrance sexuelle et à laquelle selon Charles Gellman : « ni la psychanalyse ni la psychothérapie n’apportent de réponse ». Enthousiasmé par cette nouvelle approche, Charles Gellman, à défaut d’être accueilli à l’hôpital Sainte-Anne, ouvre en 1969 avec l’assentiment de Léon Chertok, hypnotiseur et psychanalyste, une consultation de sexologie à l’institut de médecine psychosomatique La Rochefoucauld à Paris, annexe de l’association l’Élan retrouvé. Y consultent beaucoup de Maghrébins, d’Algériens, qui à l’époque ne parlaient pas ou mal le français ; Chertok propose Tahar Ben Jelloun, alors étudiant en psychologie, comme interprète à la consultation de sexologie où il reste trois ans. Il rédige une thèse de doctorat sous la direction de Claude Veil, à l’École des hautes études en sciences sociales d’où son ouvrage célèbre La plus haute des solitudes, publié en 1977 puise son éloquence poignante de cette expérience.

 

À la fin des années 1960, la volonté d’unifier les moyens d’action et les personnalités de renom ne fait plus de doute. Médecins pour la plupart, mais issus de formations initiales et de parcours professionnels disparates, le hasard des rencontres les rapproche dans le désordre jusqu’au début de 1974. En 1972, Charles Gellman rencontre Gilbert Tordjman à la Société de médecine psychosomatique qui organise une réunion à l’Académie de chirurgie sur le thème de l’impuissance sexuelle, Gilbert Tordjman à qui Jacqueline Kahn-Nathan présente l’année suivante Jacques Waynberg, qui fréquente Gérard Vallès depuis déjà un an et partage avec Michel Meignant la même empreinte de leurs séjours aux États-Unis... Meignant (Fig. 2) y a, dès 1973, partagé de nombreux stages de formation aux techniques reichiennes de développement personnel, techniques de « restructuration sexuelle » qu’il tente en 1974 d’enseigner au département des sciences de l'éducation à l’université Paris-VIII Vincennes, ce qui crée à l'époque un scandale dans les premières pages de la grande presse. Instigateur du concept « d’amourologie », auteur prolifique, il est le traducteur des ouvrages de Masters et Johnson.

Bref, en février 1974, un rendez-vous les rapproche enfin à la brasserie La Coupole à Paris, réunion à laquelle se joint Michel Guenkine. Le projet de fondation d’une Société française de sexologie clinique est adopté et Jacques Waynberg en rédigera les statuts. C. Gellman (Fig. 3) en accepte la présidence, Waynberg en est le vice-président, Tordjman et Vallès les secrétaires et Guenkine le trésorier. À ce politburo autoproclamé se greffe dans les semaines suivantes un cercle rapproché de neuf personnes qui en constituent le premier conseil d’administration, à savoir: Jean Cohen, Ludwig Fineltain, Robert Gellman (Fig. 4), Jacqueline Kahn Nathan, Michel Meignant, Émile Papiernik, Pierre Simon (Fig. 5), Pierre Velay (t 2007), Gérard Zwang (Fig. 6). Se rapprochent simultanément de la SFSC et acceptent d’en constituer le «comité d’honneur» R. Held, H. Klotz, C. Koupernik et P. Sivadon. Leur implication ne sera qu’éphémère et l’effacement de leur caution dès l’année suivante ne trouvera aucune relève: cette amputation d’instances hospitalo-universitaires va définitivement marquer l’avenir de la SFSC.

Très rapidement néanmoins, les adhésions sont nombreuses et traduisent une réelle attente d’information et d'échanges professionnels. La décision d’y répondre par le lancement d’activités de formation est prise sans délai: la première réunion scientifique se déroule le 17 mai à la Maison de la médecine, 26, rue du Faubourg-Saint-Jacques à Paris. La suivante, fixée au 13 juin dans les locaux des laboratoires Roussel, 35, boulevard des Invalides va faire la une des médias puisqu’elle est violemment interrompue par un groupe de militants du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) et d’enseignants contestataires de Vincennes aux cris de « sexoflics ! » et d’« à bas la médecine ! »... la police assurera la clôture de cette séance exceptionnellement contestée. Bruno Frappat rédacteur du Monde puis directeur de La Croix, qui était venu assister à cette réunion fait dans la première page du Monde un article sur la création d’une Société française de sexologie clinique aussitôt repris par les grands quotidiens. C’est une publicité inespérée qui amène d’innombrables demandes d’adhésions à la jeune société, (entretien avec Charles Gellman recueilli par Alain Giami le 13 juillet 1998).

Les statuts de la SFSC sont déposés juste avant le premier Congrès international de sexologie qui va se tenir à Paris les 3-6 juillet 1974 à la faculté de pharmacie, avenue de l’Observatoire. Moments d'émulation et de rencontres qui vont véritablement lancer l'association.

Le projet du congrès de Paris émane de la « quatre S », la SSSS ou Society for the Scientific Study of Sex fondée en 1958 à New York, par Jack Lippes, notamment qui prononça une brève allocution de bienvenue au nom de la société après le discours d’introduction du Pr Albert Netter. Le choix de Paris n’appartient pas aux Français, la sexologie étant encore immature en 1972, c’est un parent d’Albert Netter à New York et un cousin du député Lucien Neuwirth, Robert Neuwirth, qui songent à délocaliser la réunion annuelle de la SSSS et d’en faire un congrès international. En ballottage avec l’Italie, le choix se porte sur Paris parce que le service de gynécologie adulte de l’hôpital Necker à Paris est le seul de réputation suffisante à leurs yeux...

Le Pr Netter confie à son assistante, Jacqueline Kahn-Nathan, gynécologue réputée pour son militantisme en faveur de la contraception et l’éducation sexuelle, le soin de tout organiser. Son alter ego à New York est Hans Lehfeld. Elle se fait aider par France Reveillaud. Contrairement aux gynécologues obstétriciens américains qui ont donné ses premières lettres de noblesse à la sexologie médicale que nous venons de citer (Dickinson, et Masters notamment), Albert Netter manifeste peu de sympathie pour l’approche sexologique de la sexualité (comme tout le corps universitaire français). Son allocution d’ouverture étayée par des citations d’Auguste Comte et de Jules Michelet s’achève par une invite à créer un enseignement universitaire de cette « nouvelle et délicate discipline ». En dépit de son scepticisme, il cautionnera en effet un enseignement dirigé par Jacqueline Kahn-Nathan et Gilbert Tordjman à l’hôpital Necker, conférences qui compteront comme nous allons le rappeler plus loin parmi les toutes premières initiatives de formation postuniversitaire. Cet enseignement sera repris par la suite en 1976 par Jacqueline Kahn-Nathan et Robert Gellman puis trois ans plus tard par Claire Gellman-Barroux et Robert Gellman et sera ensuite organisé par l’École française de sexologie.

Le parrainage du ministre Simone Veil, de la Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique, du Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale… ancre alors le dispositif dans le giron de la gynécologie et du planning familial. Interdisciplinaire néanmoins, le programme du congrès est conforme à l’exploration du champ de réflexion et de recherches thérapeutiques de l’époque ; il en fait une synthèse très documentée, imbue d’emblée des tendances hégémoniques des Américains. Ce rendez-vous n’innove pas, il ne fait que prolonger trois décennies de travaux, popularisés par les enquêtes de Kinsey, les écrits de Masters, de Richard Green ou d’Helen Kaplan…

L’intitulé du congrès est important à commenter. L’ignorance des fondations germaniques de la sexologie est responsable d’une bévue dommageable pour la mémoire de nos prédécesseurs : Paris est certes stricto sensu le premier Congrès international de l’après-guerre, mais d’autres rencontres de cette envergure ont déjà été organisées : par Magnus Hirschfeld en 1921, deux ans après l’ouverture de l’institut de sexologie de Berlin ; par Albert Moll le 10 octobre 1926 au Reichstag de Berlin ; on retrouve ensuite : Copenhague en 1928 (Hirschfeld, August Forel, Havelock Ellis), Londres en 1929, Vienne en 1930 (Hirschfeld) et la même année à Londres (Moll), Brno en 1932 ! Le Congrès de 1974 serait donc le huitième Congrès international, et celui que vient d’organiser la World Association for Sexual Health 15 au 19 avril 2007 à Sydney… le 25° !

Jacques Waynberg qui s’est attaché à garder les racines et les documents de l’histoire de la sexologie insiste sur ce point : « Si on ne respecte pas le passé, comment se vanter d’avoir de l’avenir ? ».

 

Unité d’action dans la diversité des associations

 

Dès la rentrée de septembre 1974 les activités de la SFSC reprennent, tant à Paris avec des réunions quasi mensuelles, qu’auprès des membres titulaires de province qui créent à leur tour des associations affiliées à la SFSC : à Bordeaux autour de Pierre Dallens, à Toulouse, à Tours, à Grenoble par exemple. En octobre, la société organise un premier voyage d’étude à New York et Philadelphie.

La mondialisation de la sexologie se prépare aussi à travers des échanges touristiques. La SFSC organise plusieurs voyages de formation aux États-Unis ; le premier en 1976, grâce aux relations établies en 1974 au congrès de Paris. En autobus, ils sillonnent de New York à Philadelphie, et visitent une demi-douzaine d’instituts rencontrant Helen Kaplan à New York, Richard Green à Stony Brook, Harold Leaf à Philadelphie, Pierre Levay, psychanalyste et sexologue à New York, John Money au John Hopkins Hospital. Les nouveaux pionniers se nourrissent des anciens pour rapporter ce qu’ils ont glané à la France qui sommeille entre Freud et l’approche médicale conventionnelle que caricature l’adage: «si ce n’est pas organique, c’est donc psychique »…

Gérard Vallès, psychanalyste lacanien, ancien médecin généraliste — pionnier qui a su allier les apports d’une mouvance pragmatique à la sémiologie d’inspiration psychanalytique et qui deviendra vice-président de la WAS (World Association for Sexology) — souligne à quel point la formation médicale de l’époque passait totalement sous silence l’enseignement de la fonction érotique et de la prise en charge des plaintes sexuelles. « Nous avions des formations orthodoxes ... nous étions confrontés sur le terrain, sans arrêt, à des problèmes dont 50 % ne nous avaient pas été enseignés, ne répondaient pas aux critères des questions d’internat. C’était la grande époque du bouillonnement post-soixante-huit, des groupes Balint... Tout le monde avait envie d’apprendre, dans un climat d’ouverture tout à fait extraordinaire. Citons le cas du bureau de la SFSC : Gellman était de formation psychiatrique orthodoxe, il avait fait une psychanalyse ; Tordjman était médecin géné-raliste avec une formation complémentaire en gynécologie; Guenkine était de formation médicale mais en reconversion psychiatrique ; Waynberg, médecin généraliste à Nancy, diplômé de criminologie et médecin légiste, avait fait une licence de psycho et de biologie générale... J’étais moi-même généraliste en reconversion pédopsy et psychanalytique, bref, tous se disaient en manque de formation pluridisciplinaire, notamment dans le domaine psychologique. Pénurie gravement invalidante pour aborder les problèmes de frigidité, de dyspareunie et de violences sexuelles faites aux femmes, d’impuissance, et d’éjaculation prématurée par exemple...» (entretien recueilli par Alain Giami le 23 juin 1998).

L’émergence d’une sexologie « savante » vient ainsi faire contrepoids à la mouvance post-soixante-huitarde d’une libération de carcans de pensée « bourgeoise » et de soif d’érotisme. Un seul slogan : tout savoir, tout apprendre sur le plaisir, la relation, l’amour. Le sentiment d’échec ou du moins la frustration des professionnels, sont d’autant plus pesants que l’accès nouvellement légalisé à la contraception et l’avortement génère de nouvelles catégories de demandes de prises en charge dont il convenait d’évaluer le besoin qualitatif et aussi quantitatif. Ce sera le sujet de thèse de Nadine Grafeille en juillet 1976 (Fig. 7) « Les troubles sexuels dans la consultation du praticien ». La découverte de la diversité des méthodes thérapeutiques made in USA fait naître  l’espoir d’une authentique  «révolution

sexologique » aussi bien pour les patients que pour les médecins… encore faut-il en acquérir le savoir-faire. La sexologie n’est pas à l’époque un phénomène opportuniste, une agitation tributaire d’enjeux de pouvoirs à buts lucratifs, mais s’inscrit dans un courant de pensée humaniste. Toutes les professions de santé concernées par ces profondes mutations des valeurs de la société occidentale vont s’impliquer dans des actions de soins et d’éducation populaire, privilégiant les aspects relationnels et psychologiques de la sexualité.

Dès l’année 1976, un enseignement est organisé par la SFSC, d’abord proposé en un an, il sera ensuite étendu sur trois années sanctionnées par une « Maîtrise de sexologie clinique ». Les archives de la société disposent de plus de 300 mémoires, ce qui permet d’évaluer à plus d’un millier les étudiants qui y ont été formés, la dernière promotion ayant été certifiée en 1998 après un cursus de 250 heures. Outre une incitation à engager un « travail sur soi » et une supervision, cet enseignement comportait une partie théorique et une partie expérientielle offrant aux étudiants une confrontation pratique aux différents outils thérapeutiques, très imprégnés à l’époque des concepts de la psychologie humaniste. Un grand nombre d’intervenants étrangers ont été invités dans le fameux amphithéâtre de la faculté de pharmacie, et la projection de films didactiques américains a beaucoup fait pour que des générations d’étudiants intègrent la formule : le sexuel s’explique par le sexuel.

La diversité des motivations et des ambitions de chacun met cependant parfois la cohésion de la SFSC à rude épreuve. En créant en France « Sexographie » la première société de réalisation de documents audiovisuels sexologiques, Jacques Waynberg s’expose à l’ire des producteurs californiens qui y voient la menace d’une initiative concurrente et fomentent une cabale. Dans un premier temps en effet, les films du National Sex Forum (institut privé d’enseignement de la sexologie humaniste, créé à San Francisco en 1968) sont l’emblème attractif d’une « révolution pédagogique ». Instruments didactiques et accessoires thérapeutiques, ces courts-métrages antipornographiques développent une représentation naturiste et sentimentale d’une sexualité sans exclusion et sans tabous. Les sujets traités sont résolument modernes et visent à dédramatiser certains thèmes sensibles, de l’homosexualité au handicap, de la masturbation à la sexualité des seniors par exemple. À partir de 1976, Waynberg va adapter ce concept innovant à la mentalité latine des professionnels français et produit 12 courts-métrages. Mais l’aventure n’a qu’un temps : progressivement, l’effet de mode s’éteint et tarit la curiosité pour ce concept « d’imagerie cognitive » en sexologie : vis-à-vis des Anglo-Saxons, une telle lacune dans l’arsenal thérapeutique est inconcevable…

 

Waynberg quitte le directoire de la SFSC en 1976, et fonde l’institut de sexologie (www.sexologie-fr.com) le 21 mai 1977. Il a effectué une vingtaine de séjours aux États-Unis dont deux stages de longue durée, l’un auprès de Paul Gebhard, successeur de Kinsey à l’université de Bloomington, l’autre auprès de William Masters, dont il fut le premier élève français (Fig. 8). À l’époque, l’institut représente le second « courtier » de la sexologie française et participe, à l’instar de la SFSC, au déploiement à l’étranger de ses acquis dans trois secteurs de compétence : l’apprentissage de la médiation audiovisuelle en thérapie, la prise en charge des personnes handicapées (1981) et les recherches ethnopharmacologiques (lauréat de la Fondation de France en 1988). Un fond documentaire considérable s’inspire du modèle de l’institut Kinsey ; il sert d’appui à un cycle de deux années de formation continue auquel nombre de meneurs de la nouvelle vague doivent leur initiation à la sexologie. Cet enseignement pluridisciplinaire, ouvert à parité aux médecins et non-médecins, sera accueilli par l’université Paris-VII en 1999 sous forme d’un diplôme d’université (DU) de troisième cycle : « Sexologie et santé publique ».

Les Cahiers de sexologie clinique, journal de la SFSC, sont lancés le 6 mars 1975 et Gilbert Tordjman en est le rédacteur en chef, ils resteront jusqu’en mars 1991 l’unique revue de sexologie pratique éditée en France, après d’autres essais comme le supplément de la tribune médicale « Sexologie Informations » en 1974 né sous l’impulsion de G. Zwang, C. Brami et E. Guillerm (Fig. 9) transformé en une revue à part entière « Sexologie » en 1977 avec Marc Ganem comme rédacteur en chef jusqu’en 1981 (Fig. 10).

La première Journée annuelle de la SFSC est organisée le 7 décembre 1975 à la faculté de pharmacie. En 1976, une délégation de la société de 120 personnes est présente au deuxième Congrès international de sexologie à Montréal, ce qui est considérable, la SFSC participe aux premières Journées méditerranéennes de sexologie à Nice organisées par Jean-François Armogathe et Colette Stenwaga… la dynamique associative est en plein essor (http://www.worldsexology.org, Fig. 11).

Dans les années 1970 à 1990, il n’est pas question d’aborder les dysfonctions sexuelles sans les inscrire dans une économie psychique globale, c’est-à-dire à la fois individuelle et relationnelle. Aujourd’hui, l’avènement d’une médicalisation catégorique des protocoles thérapeutiques n’est-elle pas en train d’effacer les traces d’une escale enthousiaste dans l’histoire des sciences humaines ? L’héritage de la SFSC illustre l’éclectisme d’une idéologie réformiste ouverte sur le monde moderne. Son influence est encore vivace. Désireux de maintenir quelque chose de l’esprit des novateurs du début des anciens de la SFSC, se crée l’Académie des sciences sexologiques (ASS) vers 1980, petit comité qui se réunit depuis chaque année et débat de sujets « métasexologiques ». C’est le besoin d’explorer les fondements et l’épistémologie de la sexologie qui a donné naissance à ce groupe. Les thèmes sexologiques abordés sont par exemple : la sexologie et l’éthique, la sexologie et la philosophie, la sexologie et l’art. L’ASS est membre de la WAS, les secrétaires en sont Charles Gellman, Gérard Vallès et actuellement C. Esturgié. On perçoit la filiation de la SFSC dans les choix pédagogiques prônés par l’École fran-çaise de sexologie créée en 1987, dirigée par Claire et Robert Gellman. Organisme de formation en sexologie clinique héritier des Conférences de l’hôpital Necker inaugurés par G. Tordjman et Jacqueline Khan Nathan, l’école délivre à des praticiens des disciplines médicales, psychologiques et paramédicales, soit un diplôme de praticien en psychosexologie, soit un diplôme de conseiller en psychosexologie. L’école publie en 2003 et 2004, le premier Manuel de Sexologie à l’usage des étudiants (trois tomes).

 

L’empreinte de la SFSC est encore lisible dans la recherche d’un consensus international concernant un code éthique de la profession, recherche largement inspirée par la position française issue des travaux de Ludwig Fineltain.

La même fougue associative crée dans tous les pays un besoin semblable de partager des expériences et du savoir. En quelques années, l’effectif mondial des associations, des sociétés, des instituts et des corporations de tous horizons est impressionnant. Le principe d’une fédération s’impose lors du troisième Congrès international d’octobre 1978 à Rome : la WAS (World Association for Sexology, http://www.worldsexology.org) y est fondée et Gilbert Tordjman en est le premier président élu.

Plus tard, l’European Federation of Sexology (EFS, http://www.europeansexology.com/index2.htm) est fondée en 1988 à Genève sous l’impulsion de Willy Pasini. Cet organisme qui rassemble une cinquantaine de sociétés scientifiques, cherche à coordonner leurs activités, à encourager la recherche et à promouvoir les enseignements dans la perspective de la construction européenne de la sexologie, élaboration où Willy Pasini se révèle être un des moteurs principaux (Robert Porto, Mireille Bonierbale, 1993).

 

Émergence des enseignements universitaires

 

Dans les universités médicales françaises (il n’existe pas de formation en sexologie dans les facultés de lettres ou de sciences humaines), des diplômes parfois éphémères ou des unités de valeur en sexologie commencent à faire leur apparition dans ces années particulièrement « fertiles » de la décennie 1970–1980. En 1970, Jean Tignol, psychiatre bordelais, alors chef de clinique, est sollicité pour écrire une mise au point pour une revue de médecine générale : « Bordeaux Médical ». Sa revue de la littérature fait notamment découvrir l’existence de Masters et Johnson à la presse française (Tignol, 1972). Encouragé par ses pairs, il crée un certificat optionnel de sexologie (30 heures) et inclus pour la première fois dans le cursus des études médicales sous la direction du Pr Maurice Serisé. Ce certificat est créé après une réunion du conseil d’université, composée des Prs Henri Bricaud président du conseil, cardiologue, Claude Béraud, gastroentérologue, Marc Bourgeois, psychiatre, Alexis-Maurice Serisé, hygiéniste, et de Nadine Grafeille déléguée des étudiants. Près de 300 personnes vont alors y assister, mais aucun des « enseignants » n’a encore de réelle expérience en sexologie. Après avoir soulevé un grand enthousiasme les deux premières années, le certificat optionnel de sexologie verra sa clientèle s’étioler. Marc Bourgeois en reprendra la direction après M. Serisé, mais interrompra cet enseignement en 1980. C’est J. Tignol qui le réactualisera sous la forme d’un diplôme d’université, rejoignant ainsi les autres formations au sein de l’AIHUS en 1993.

À Paris, dès l’ouverture de la faculté de médecine de Paris-XIII–Bobigny, sous l’impulsion du doyen Pierre Cornillot et de Suzanne Képès, création d’une UV de sexualité pour les étudiants en médecine de deuxième année pour les sensibiliser à l’omniprésence de la sexualité dans leur pratique professionnelle, suivi en 1984 d’un cursus de trois ans d’études de la sexualité humaine, sous les influences combinées d’André Durandeau et Suzanne Képès, du Pr Lebovici et du doyen Cornillot, cet enseignement sera appuyé sur un abord multidisciplinaire de l’approche de la sexualité pour que la doléance sexuelle ne soit pas la seule « lecture » des difficultés sexuelles humaines.

À Toulouse est créé en octobre 1974 le premier diplôme universitaire de sexualité : DIPIES (Diplôme interuniversitaire de psychopédagogie d’information et d’éducation sexuelle) transformé ensuite en (DISH : Diplôme interuniversitaire de sexualité humaine) par le Pr Pierre Hanry, professeur de psychologie à l’université de Toulouse-Mirail, et le Pr Jean Poulhes, professeur de gynécologie à la faculté de médecine Toulouse-III.

L’hagiographie de la sexologie contemporaine accorde à quelques encycliques de l’Organisation mondiale de la santé la paternité de l’évolution jurisprudentielle de l’enseignement et des conditions d’exercice de la sexothérapie. C’est à la fois surestimer la portée concrète des innombrables rapports d’activité des commissions de l’agence, et sous-estimer le leadership courageux des mouvements associatifs. Deux réunions de l’organisation en septembre 1972 et février 1974 formulent des recommandations pour que l’enseignement de la sexualité humaine s’inscrive dans le cadre plus officiel des établissements universitaires et suggèrent que la sexologie devienne une spécialité médicale. L’OMS ne fait qu’entériner des constats qui sont déjà à l’œuvre partout en Europe où des pionniers viennent de fonder sociétés savantes et groupes de travail ad hoc. À Genève même, dès 1969, le psychiatre Willy Pasini (directeur de l’unité de gynécologie psychosomatique) et Georges Abraham, psychanalyste, visitent les enseignements de sexologie existant à l’étranger : Louvain, Hambourg, Amsterdam, États-Unis, ils parrainent sous l’égide du Pr William Geisendorf un enseignement spécifique qui en 1971 sera intégré à la faculté de médecine de Genève. En juin 1972, création du Fond Maurice-Chalumeau du nom de son donateur, acceptée par l’université, et destiné à soutenir la recherche et l’enseignement de la sexologie ; c’est à ce moment-là que l’unité de gynécologie psychosomatique dont W. Pasini (Fig. 12) est le directeur ajoute « et de sexologie » à son intitulé. La publication en 1975 d’une Introduction à la sexologie médicale répond à leur principal objectif didactique : comprendre la nature multidimensionnelle de la sexualité humaine et de ses troubles. Comme l’écrit Georges Abraham dans la préface de l’ouvrage : « c’est dans le sexe que la vie sociale trouve en tous cas une de ses coordonnées fondamentales »…

L’école genevoise essaime son style d’apprentissage et son arsenal pédagogique de proche en proche, notamment en Italie et auprès de l’université d’Aix-Marseille en coordination avec André Mattei (endocrinologue travaillant dans les CECOS) et Robert Porto, psychiatre et gynécologue. Une équipe se constitue autour d’eux, dont Mireille Bonierbale (Fig. 13), psychiatre, sera une des personnalités les plus marquantes, en établissant une « continuité territoriale » entre Marseille, la SFSC et Genève. Robert Porto publie avec Georges Abraham (Abraham et Porto, 1978) (Fig. 14) chez Payot, Psychanalyse et thérapies sexologiques qui est un livre de base pour les premiers étudiants

 

 

en sexologie. Dès 1975, les « patrons » s’engagent — Henri Serment pour la gynécologie, Jean-Louis Codaccioni pour l’endocrinologie, Marius Rampal pour l’urologie, Jean-Marie Sutter et Jean-Claude Scotto pour la psychiatrie — et chaperonnent un premier enseignement postuniversitaire à l’université d’Aix-Marseille parrainé par Willy Pasini et Georges Abraham. S’y greffent les associations de FMC

coordonnées par Jean-François Armogathe. Le succès est immense. En 1976, le Diplôme universitaire (DU) de sexologie est créé, et y participeront activement par la suite, Marie-Hélène Colson, Mireille Dubois-Chevalier, Martine Potentier, avec le soutien de nouveaux universitaires comme Marc Gamerre, Dominique Rossi et Christophe Lan-çon. L’expérience fait des émules. À Lyon en 1977, Jean-Claude Czyba, professeur de biologie à l’université Claude-Bernard, assisté de Marie Chevret, gynécologue et psychiatre, de Jacques Cosnier, psychiatre, de Albert Leriche, urologue, et de Jacques Rollet, endocrinologue, installent un enseignement universitaire similaire.

Les liens constants et fructueux qui se tissent entre Marseille, Lyon et Genève aboutissent en 1983 à la création de l’Association interhospitalo-universitaire de sexologie (AIHUS, www.aihus.fr) dont la présidence est confiée à Georges Abraham, à qui succéderont dans le temps, Willy Pasini, Albert Leriche, Henri Navratil et Pierre Costa.

L’impulsion gagne d’autres sites universitaires et suscite un réel engouement: à Bordeaux avec Marc Bourgeois et Nadine Grafeille (psychiatres), à Toulouse avec Francis Pontonnier (urologue et biologiste de la reproduction) assisté du psychosociologue québécois Réjean Tremblay et de la gynécologue Catherine Cabanis, puis plus tard avec Pierre Plante (urologue) comme universitaire. L’enseignement de Toulouse est très influencé par ses liens avec l’UQAM (université du Québec à Montréal), et Michèle Bonal et Jean Peyranne vont développer plus particulièrement les approches sexocorporelles avec le québécois Jean-Yves Desjardins et la somatanalyse avec un autre québécois Claude Crépault; Réjean Tremblay, sociologue, fondateur du Centre international de formation et de recherche en sexualité (CIFRES) travaille plus particulièrement à développer le secteur de l'éducation sexuelle.

La situation de Toulouse est particulière puisque deux mouvances universitaires se partagent l’enseignement de la sexologie. La première placée aujourd’hui sous la responsabilité du Pr P. Plante est intégrée au diplôme interuniversitaire mis en place par l'AIHUS. L’autre, fondée en 1975 par le Pr Pierre Moron, psychiatre, et le Pr Jean Pouilhes, gynécologue, a comme originalité d’impliquer la faculté de sciences humaines de Toulouse-Mirail et la faculté de médecine. Ce diplôme s'éteint prématurément au décès du Pr Pouilhes. Pierre Moron, René Baux, gynécologue, et le psychiatre Lucien Millet renouent en 1986 avec ces acquis et fondent un nouvel enseignement «Sexologie et santé publique », dont ils confient la direction en 1992 à André Corman, vice-président de l’institut de sexologie. En 1996, le Pr Laurent Schmitt en prendra la responsabilité pour développer cet aspect santé publique, notamment axé sur une formation en éducation à la sexualité, éducation thérapeutique, formation de professionnels en institution — centres de handicapés physiques ou mentaux, personnels psychiatriques, cadres de maisons de retraite... — confrontés à des problèmes de sexualité dans leur activité. Le DU s’inti-tule aujourd’hui « DU de Conseil, prévention et éducation à la sexualité ».

À Paris en 1972, André Durandeau et Suzanne Képès cofondatrice du  planning familial  créent  une  unité de valeur (UV) de sexualité pour les étudiants en médecine de deuxième année. Entre 1972 et 1980, plusieurs milliers d’étudiants sont reçus dans une approche « psychosociosomatique ». Cette pratique clinique est un vrai laboratoire innovant des pratiques en sexologie asso-ciant les apports anglo-saxons à la référence psychanalytique, systémique et groupale. Elle se poursuit sur un mode multidisciplinaire créatif avec des artistes plasticiens, des comédiens, des écrivains, des sociologues, des praticiens d’approches corporelles de type massage et relaxation, de médecins, des psychothérapeutes et des psychanalystes avec le Collectif de recherche affectif et sexuel. Le besoin de partager ces recherches et d’assurer la transmission de ces expériences conduit à la création de l’enseignement universitaire de l’université de Bobigny. Ainsi, Suzanne Képes, André Durandeau, Charline Vasseur et Pierre Benghozi en 1984, créent le diplôme universitaire de sexualité humaine de la faculté de médecine Paris-XIII–Bobigny. L’orientation psychanalytique est structurée autour de la participation des étudiants à des groupes de paroles de type Balint, elle est confirmée par le soutien du Pr Serge Lebovici. Le collectif rejoint l’AIHUS dès 1984. Les Prs Alain Jardin et Mazet soutiennent cet enseignement, et plus tard, Jean-Marie Sztaryd et Joëlle Mignot (psychologues) et le gynécologue Nathan Wrobel en assureront la continuité.

À Nantes, le gynécologue Patrice Lopes, assisté de Fran-çois Xavier Poudat, psychiatre, de Noëlla Jarousse, sage-femme, et du médecin–sexologue, généraliste, Patrice Cudicio, subit tracasseries et vexations avant de pouvoir créer son enseignement en 1990 en coordination avec les facultés du Nord-Ouest. Ces écueils assez peu déontologiques n’appartiennent pas à un passé obsolète, ils attestent qu’à l’heure actuelle encore la moitié des universités fran-çaises n’offre toujours pas d’enseignement diplômant de sexologie. On voit encore d’autres diplômes se créer à Lille et Amiens en 1999 (Francis Collier, Brigitte Letombe, Patrick Leuillet), puis en 2001 le diplôme de sexologie de l’université Paris-V–René-Descartes (faculté Necker) sous la direction du Pr Quentin Debray, psychiatre, secondé par Robert Gellman, Philippe Brenot et Arnaud Sevène, qui rejoindra le diplôme interuniversitaire de sexologie (DIU) en 2004.

D’une manière générale, ces diplômes se déroulent en trois ans et sont ouverts aux étudiants en médecine en fin de cycle, aux médecins et aux spécialistes. Des cursus parallèles, qui ont au moins deux années communes et des appellations diversifiées selon les universités, sont ouverts aux non-médecins, professionnels de santé concernés par la sexualité (psychologues cliniciens, sages-femmes, conseillers conjugaux, infirmiers, kinésithérapeutes, enseignants, éducateurs, etc.), ce qui s’inscrit dans la mouvance trans-disciplinaire de la sexologie.

 

1995 année charnière

 

1995 est une année charnière pour la SFSC : les membres fondateurs se retirent et laissent la place à une équipe formée autour de Marc Ganem, Nicole Arnaud-Beauchamps (Fig. 15), Gilles Formet, Pierre Benghozi et Michel Faruch. Leur engagement : s’attacher à garder vivante la spécificité

de la société tout en œuvrant pour le rapprochement des sociétés qui représentent la sexologie française dans toute sa diversité.

 

Passage de témoin des formations privées à l’université

 

En 1983 est créé l’AIHUS (www.aihus.fr), Association interuniversitaire de sexologie clinique, par Georges Abraham, Mireille Bonierbale, Marc Bourgeois, François Charvet, Marie Chevret-Measson, Jean-Claude Czyba, Nadine Grafeille, André Mattei, Willy Pasini, Robert Porto, Jacques Rollet, son objet est de promouvoir la sexologie au sein des universités et d’ouvrir les consultations de sexologie au secteur public, de mettre en place activité de recherche et de regrouper les enseignants universitaires, les thérapeutes et les chercheurs dans le domaine. L’AIHUS a joué un rôle pilote en établissant une communication permanente entre les différentes équipes constituantes, encourageant de nouvelles adhésions et promouvant l’enseignement et la diffusion de l’information. Ainsi, annuellement l’AIHUS organise un séminaire de perfectionnement de trois jours, dans la filiation des séminaires genevois, qui réunit plus d’un demi-millier de sexologues. S’y ajoute une demi-journée interuniversitaire réservée au perfectionnement de l’enseignement.

La création de l’AIHUS permet le rassemblement des enseignants des différents diplômes universitaires et l’harmonisation des programmes de sexologie enseignés en France, ainsi est mis en place une force de cohérence dans la coordination de l’enseignement universitaire qui, présente un front commun aux instances ordinales chargées d’infléchir une prévention surannée contre la sexologie, L’AIHUS — entraînée par des personnalités telles que Pierre Costa, Albert Leriche, Jean Tignol, Francis Pontonnier, Henri Navratil, François Giuliano, Alain Jardin, Christophe Lançon, Marie Chevret-Measson, Nadine Grafeille, Robert Porto, Mireille Bonierbale, Philippe Brenot, Marie-Hélène Colson — a joué un rôle majeur dans la reconnaissance d’une pratique clinique déjà homologuée comme telle à l’étranger.

Après avoir mis sur les rails l’enseignement universitaire, l’AIHUS qui réunit l’ensemble des enseignants des différents enseignements universitaires français a oeuvré à la mise en place du Conseil de coordination pédagogique interuniversitaire du DIU de sexologie (CCPIU), passant ainsi le relais à l’université.

L’AIHUS peut ainsi aujourd’hui se consacrer à la recherche et à l’approfondissement de champs plus spécifiques comme l’identité sexuelle, les cognitions anticipatoires sexuelles (Bonierbale et al., 2006), des recommandations pour la prise en charge de la dysfonction érectile pour les médecins généralistes (Cour et al., 2005). Des commissions de réflexion et de recherche sont animées par Mireille Bonierbale, Joëlle Mignot Robert Porto, des commissions de sexologie médicolégale et d’éthique par Patrick Blachère, Nadine Grafeille, Michel Aubry, Maryvonne Desbarats et Pierre Plante. Nombreux sont les membres de l’AIHUS qui à l’heure actuelle ont acquis par leurs travaux une notoriété internationale, comme François Giuliano par ses travaux sur la fonction érectile, Pierre Costa sur la prostate, Antoine Faix sur la résonance magnétique des rapports sexuels (Faix, 2001), S. Stoléru sur les « centres du désir », Mireille Bonierbale sur la transsexualité, Marie Chevret Masson sur la qualité de vie des partenaires, Pierre Bondil, Sylvain Mimoun, Alain Giami, et bien d’autres…

Finalement, après avoir tracé avec succès la voie de l’enseignement universitaire, l’AIHUS peut ouvrir un second chantier, le plus controversé, le plus coûteux aussi, le grand absent encore en France, celui de la recherche.

 

Professionnalisation de la sexologie médicale

 

En 1995, là où n’y suffisaient pas des années durant, revues, congrès, voyages, études, et conférences internationales… le Conseil national de l’ordre des médecins y pourvoit en trois séances de travail rassemblant toutes les « obédiences » de la sexologie (SFSC, AIHUS, Syndicat national des médecins sexologue (SNMS), institut de sexologie). À l’origine de ce virage, la rencontre du Pr Henri Navratil alors président de l’AIHUS, qui fait partie de la conférence des présidents de CME, avec le Pr Bernard Glorion président du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM). Henri Navratil soumet à Bernard Glorion la difficulté qu’ont les médecins à faire état de leur formation en sexologie à l’inverse des non-médecins formés à la même école qui, en l’absence de statut officiel de la sexologie peuvent faire état de cette « compétence » vis-à-vis du public. B. Glorion accepte l’idée de cette « reconnaissance » pour les médecins à condition que le programme des différents diplômes soit identique pour toutes les universités et confie la mission à une commission du CNOM dirigé par le Dr René Lebatard-Sartre. Marc Ganem, alors président de la SFSC et de la WAS, le contacte pour faire avaliser les formations antérieures issues des enseignements de la SFSC, J. Waynberg celles de l’institut de sexologie, Robert Gellman celles de l’École française de sexologie. Le Syndicat national des médecins sexologues (SNMS) sous la présidence de Patrice Cudicio, puis de Frédérique Hédon vient plaider pour la « pratique » de médecin-sexologue soulignant que parmi les sexologues français, les médecins, exercent sans existence légale. Avalisés par les patients, les médias et la plupart des confrères, les médecins sexologues en se présentant comme tels sont hors reconnaissance ordinale d’exercice de la sexologie, non admise dans la liste officielle des orientations thérapeutiques. Cette absence d’homologation, outre le fait de mettre en défaut les médecins quant au respect des règles déontologiques (obligation de se conformer aux labels reconnus : cardiologue, pneumologue, dermatologue, gynécologue, urologue… sous peine de risquer des sanctions), tend à mettre les médecins à l’écart des avancées thérapeutiques en matière de traitement médicamenteux en particulier.

C’est en considérant qu’il y a là une réelle action professionnelle à mener, que le SNMS fait des démarches auprès du Conseil de l’ordre des médecins et rencontre le Dr Lebatard-Sartre. Ce dernier, qui a déjà rencontré des membres de l’AIHUS, est bien informé des questions concernant l’exercice de la sexologie et explique que pour pouvoir inclure la sexologie dans une liste d’orientations médicales, il est nécessaire d’avoir le feu vert du ministère de la Santé, lequel ne semble pas avoir mis la question de la sexologie dans ses priorités et renvoie la décision vers l’ordre… Consulté à nouveau pour avis, le Dr Lebatard-Sartre conseille d’obtenir l’appui d’un député ! C’est dire à quel point la sexologie s’avère un sujet sensible, sur lequel personne ne veut prendre la responsabilité de statuer. Frédérique Hédon décide alors de rencontrer le sénateur Lucien Neuwirth et de lui demander son aide, d’autant que ce dernier est alors président de la Commission des affaires sociales du Sénat. Lucien Neuwirth, « père » de la pilule contraceptive, qui a fait voter en 1967 la loi Neuwirth sur la régulation des naissances, se montre tout à fait à l’écoute et prêt à agir: il fait mettre la sexologie à l’ordre du jour de la prochaine réunion de la Commission des affaires sociales, laquelle demande ensuite au Conseil de l’ordre de régler la question.

Le compte rendu de la Commission d’étude sur la sexologie, adopté en séance plénière du CNOM le 29 juin 1995, tend à harmoniser des divers enseignements universitaires de sexologie pour parvenir à un diplôme interuniversitaire de sexologie. L’officialisation des formations est acquise. Mais ni la codification des actes, ni le droit au titre ne sont abordés. Le Conseil de l’ordre des médecins est un « mécène » prudent et économe, son label ne concerne que l’enseignement et non la qualification d’un exercice particulier. Les problèmes de fonds demeurent, qu’il s’agisse du refus du droit à l’épithète de « sexologue », du droit au dépassement des honoraires ou de la place à instituer aux professionnels formés à l’université mais non-médecins…

 

Coordination des enseignements universitaires

 

Huit universités françaises se sont impliquées dans les diplômes de sexologie «interuniversitaires» (DIU), et d’autres vont les rejoindre régulièrement; le DIU est coordonné par un collège national le CCPIU (Conseil de coordination pédagogique interuniversitaire du DIU de sexologie) qui contrôle régulièrement l’évolution du programme et les modalités nationales de passation du diplôme avec une correction collégiale des universités. Le CCPIU communique annuellement la liste des diplômés au CNOM ; les temps de la clandestinité et de l’amateurisme sont révolus. Une commission d’équivalence s’est tenue en 1998-1999 pour valider sur dossier, ceux qui en ont fait la demande venant soit des enseignements de la SFSC, de l’institut de sexologie ou de l’école de sexologie, soit des différents diplômes universitaires de sexologie antérieurs à 1996, soit pour « notoriété » ; nombreux sont ceux qui pour obtenir l’équivalence ont dû valider une année supplémentaire dans un DIU. Le premier président du CCPIU fut F. Pontonnier, puis H. Navratil, J. Tignol, P. Costa, actuellement C. Lançon. Ils veillent à l’harmonisation des programmes universitaires des facultés de médecine impliquées dans l’enseignement des DIU de sexologie. Si cette formation du DIU donne les bases et connaissances indispensables à la prise en charge des difficultés sexuelles par les médecins, il reste à consolider cette pratique de terrain par un travail de supervision, qui devient une des orientations prioritaires tant de l’AIHUS, de la SFSC, que de l’institut de sexologie.

 

Évolution contemporaine

 

En 2001, la grande majorité des sexologues français ont suivi leur formation en France (Giami et de Colomby, 2001), pour la moitié environ dans un cadre universitaire, l’autre moitié dans des structures privées de formation en sexologie. Les médecins ont davantage suivi leur formation en sexologie dans une université (52 % des généralistes et 58 % des spécialistes), alors que les non-médecins ont davantage eu recours aux services d’institutions privées (SFSC, institut de sexologie, École français de sexologie) [59 % des psychologues et 57 % des autres non-médecins].

Les nombreux non-médecins formés dans les universités ne sont pas concernés par les mêmes tracasseries administratives auxquelles ont été confrontés les médecins fran-çais, ils ont acquis avec le même sérieux le bénéfice de ces enseignements, mais il faut rappeler qu’un diplôme universitaire en France ne donne pas une qualification avec « droit d’exercice » mais atteste d’une connaissance approfondie et complémentaire. La « profession de sexologue » et la pratique en sexologie dépendent donc tout d’abord de la formation qualifiante qui détermine l’accès professionnel, que ce soit à la thérapie au conseil ou à l’éducation, à laquelle les différents diplômes ou enseignements privés apportent leur label.

Afin de continuer leur formation, un groupe de non-médecins issus de l’AIHUS crée en 1998 l’ASCLIF (http://asclif.free.fr) Association des sexologues cliniciens francophones, sous l’influence de Claire Gellman-Barroux. L’association est membre de la WAS et de l’EFS, elle est actuellement présidée par Ursula Pasini. Son but est de promouvoir la réflexion sur la pratique clinique, l’interdisciplinarité, la mise en commun des approches médicales, psychologiques, relationnelles et corporelles et l’utilisation d’outils thérapeutiques. Ses membres proviennent des différents pays francophones dans l’objectif d’échanges et d’enrichissement mutuel.

En juin 2001, la WAS organise à Paris son XVth World Congress of Sexology avec la participation de l’EFS, la SFSC, l’AIHUS, l’École française de sexologie, l’ASS, sous l’impulsion de Marc Ganem, qui en est alors président. L’AIHUS et la SFSC deviennent ainsi au seuil de l’an 2000 les dépositaires de la tradition française d’une volonté de comprendre et de savoir soigner les comportements intimes qui les conduisent peu à peu à l’idée d’unifier leurs efforts. Face à la mondialisation anglophone de la sexologie, la créativité des pionniers français est un acte de résistance remarqué : l’AIHUS, en coordination avec la Fédération européenne de sexologie, a parrainé la publication de Sexologies, seule revue bilingue de santé sexuelle qui permet aux auteurs francophones de se faire mieux connaître à l’étranger. La SFMS (Société francophone de médecine sexuelle), créé en juin 2004 par Jacques Buvat (endocrinologue, ancien président de l’ISSIR devenu ESSM [European Society of Sexual Medicine]), a pour objet de développer la médecine sexuelle et de promouvoir la francophonie dans les congrès internationaux.

 

Conclusion

 

Depuis plus d’un siècle, de longs et pénibles efforts ont été soutenus en Occident pour que les aléas de la vie affective et sexuelle soient pris en compte de façon savante et impartiale. Quel fut le rôle de la France dans cette entreprise, et quel peut être son avenir ? L’histoire de la sexologie montre de façon absolument indéniable que le droit d’ingérence des professionnels de santé dans les secrets de la vie privée relève d’un agrément accordé ou non par le pouvoir politique. Ce fut le cas en Allemagne, lorsqu’il s’est agi de lutter contre l’ostracisme homophobe, ce fut le cas en France dans les années 1970 lorsque l’évolution des mœurs a permis la reconquête du droit de maîtriser la fécondité et par conséquent, le droit d’aimer à sa guise. Médecins et non-médecins vont alors encourager l’avènement d’une « sexologie humaniste » consensuelle, dont la popularité dure autant que vont durer les luttes militantes. En 1981, la révolution conservatrice américaine a quelque peu tari l’enthousiasme libertaire sans oublier qu’en une génération, des défis inédits doivent être relevés face au sida, à la criminalité, à l’immigration, à l’exclusion, au handicap, au retour en force de l’intégrisme religieux… Ces chocs culturels mobilisent peu la communauté des sexologues hexagonaux centrés sur le couple et les avatars de la vie sexuelle. En dépit de son passé batailleur, l’implication militante dans les luttes pour le progrès social n’est pas la préoccupation de la sexologie française dont l’histoire est issue de l’apport des sexothérapies et de la médecine psychosomatique.

Le clivage corporatiste se rétablit lorsque s’imposent de surcroît de nouveaux protocoles thérapeutiques, à l’aune du concept réactualisé de « santé sexuelle ». Cette médicalisation d’office est aussi l’indice d’un changement de paradigme professionnel : aux non-médecins les pratiques psychogènes de prise en charge, aux praticiens l’abord médicalisé de la sexualité, étayé par un savoir scientifique et des enseignements universitaires, adossé à des prescriptions pharmaceutiques et des obligations de performance.

L’âge moyen des sexologues français est de 49 ans, vieillissement qui semble tout juste pondéré par l’arrivée d’une nouvelle vague de professionnels. Tous ont en commun deux contraintes : l’une d’ordre linguistique, l’autre est économique. L’anglais étant désormais l’idiome des publications et des congrès internationaux, nombre de francophones peinent à se faire connaître. L’absence de financement de la recherche par des voies officielles assujettit les auteurs aux seules contributions de l’industrie pharmaceutique. Cette dépendance, caricature de la mondialisation d’une pensée unique, risque d’appauvrir une démarche de soins ouverte sur le respect de l’être humain dans toute sa diversité et son originalité. Résultat de tous les progrès accomplis en termes de formation continue, et d’une volonté affirmée de fédérer les leaders et leurs troupes, le dispositif francophone peut néanmoins aligner quelques centaines de professionnels aguerris. Leur spécificité tient à leurs acquis pluridisciplinaires, mais surtout à une sensibilité justement réputée de savoir donner vie à la notion de sujet. La « médecine sexuelle » n’est-elle pas hors sujet par vocation, aux antipodes d’une sexologie humaniste qui privilégie l’âme aux organes ? Cela peut-il perdurer ? Non. Même les publications les plus formatées se risquent à chuchoter que l’affectivité et la qualité de vie (amour et bonheur en langage devenu obsolète) devancent les statistiques. L’efficience commence à interroger l’efficacité (Bonierbale, 2006). Quel formidable espoir de reconquête du sens pour les nouvelles générations !

 

Remerciements

 

À Arnaud Sevène, Pierre Benghozi, Robert Porto, Nicole Arnaud Beauchamp, Charles Gellman, Robert Gellman et Claire Gellman-Barroux, André Durandeau, Joëlle Mignot, Philippe Brenot, Patrice Lopes, Marie Chevret-Méasson, Marie-Hélène Colson, Danièle Lalonde et l’équipe d’enseignement du DIU de Toulouse, Frédérique Hedon, Nadine Grafeille, Marc Ganem, Ludwig Fineltain, Francis Collier, André Corman, Jean Tignol, Willy Pasini pour avoir contribué à l’élaboration de cette histoire de la sexologie fran-çaise en apportant leurs documents et leurs souvenirs.

 

Références

 

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Bonierbale M, Clement A, Loundou A, Simeoni M-C, Barrau K, Hamidi K, Apter MJ, Lançon C, Auquier P. A new evaluation concept and its measurement: male sexual anticipating cognitions. Journal of Sexual Medicine 2006; 3(1): 96-103.

 

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Cour F, Fabbro-Peray P, Cuzin B, Bonierbale M, Bondil P, de Crecy M, Desbarats M, Faix A, Hedon F, Lemaire A, Paris G, Philippe F, Segalas M, Tournerie I, Colson M-H, Costa P. Recommandations aux médecins généralistes pour la prise en charge de première intention de la dysfonction érectile. Progrès en Urologie 2005; 15: 1011-20.

 

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Giami A, de Colomby P. Profession sexologue ? Société Contemporaine 2001; 41–42: 41-63.

 

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Pour en savoir plus

 

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